Lire apprend à écrire (et pas seulement)
Lorsque des parents viennent me voir, désespérés de constater qu’ils n’ont pas retransmis le gène de l’orthographe à leur enfant, je leur pose systématiquement les mêmes questions : votre enfant lit-il à la maison ? A-t-il des livres qui lui correspondent ? Qui le rendent curieux ? Qui lui donnent envie d’aller plus loin dans la lecture ?
La réponse est chaque fois la même : oui il en a plein mais il ne veut pas lire.
Mais pourquoi votre chérubin refuse-t-il de lire ? C’est sûr que s’il vous voit en permanence sur votre téléphone, il va vouloir faire de même, par ce mimétisme bien connu que les enfants appliquent envers leurs parents.
Ça, c’est la réponse que j’aimerais leur donner mais je me retiens, d’une part parce que c’est une cause perdue et, d’autre part parce que je ne veux pas risquer de perdre mon poste.
Pourtant oui, aimer lire s’apprend. L’école fait tout ce qu’elle peut dans ce sens mais le travail doit continuer à la maison. Les enfants doivent avoir des exemples de gens qui lisent autour d’eux. Des adultes qui lisent DES LIVRES, pas les sous-titres effroyablement lamentables et bourrés de fautes d’orthographe mis en avant sur des posts TikTok, expliquant un choix cartésien entre un mascara allongeant et un mascara volumisant pour les unes, ou entre deux sortes de jantes pour les autres (cliché, oui, je sais).
Lire (des livres), c’est apprendre à écrire, eh oui, mais pas que.
Lire, c’est aussi apprendre à penser autrement. À ralentir un peu. À accepter qu’une idée puisse prendre plus de trois secondes avant d’être comprise. Oui, je sais, c’est audacieux en 2026.
Quand un enfant lit, il apprend sans même s’en rendre compte la structure d’une phrase, la logique d’un récit, la manière dont les mots s’assemblent pour créer quelque chose de fluide. Aucun manuel de conjugaison ne remplacera jamais des heures passées plongé dans une histoire qui donne envie de tourner la page suivante à minuit trente alors qu’on avait juré “encore un chapitre et j’éteins”.
Et puis lire développe cette chose devenue presque exotique : l’attention. Cette capacité incroyable à rester concentré plus de vingt secondes sans ressentir le besoin irrépressible de vérifier si quelqu’un, quelque part dans le monde, a liké une vidéo de chat tombant d’un canapé.
Je caricature. À peine.
Le problème, ce n’est pas le téléphone. Enfin si, un peu. Mais surtout le fait qu’on a fini par considérer la lecture comme une activité scolaire, donc vaguement punitive. Comme les brocolis. Or un enfant qui lit uniquement parce qu’on lui dit de lire développera le même enthousiasme qu’un adulte obligé d’aller courir sous la pluie un dimanche matin.
Lire doit rester associé au plaisir. À la curiosité. À la découverte. Cela suppose parfois de laisser tomber “les grands classiques indispensables” pour accepter que son enfant lise un roman sur des dragons ninjas intergalactiques. Certes, ce n’est peut-être pas exactement Proust, mais il faut commencer quelque part.
Et honnêtement, entre un enfant qui lit des dragons ninjas et un enfant qui regarde pendant deux heures des vidéos intitulées “Top 10 des choses à ne jamais faire avec un grille-pain”, mon cœur balance assez peu.
La lecture n’apprend pas seulement l’orthographe. Elle apprend le rythme, les nuances, l’empathie, le vocabulaire, l’imagination et même, parfois, le silence. Elle forme une oreille. On finit par sentir qu’une phrase sonne faux, qu’un mot est de trop, qu’un texte respire mal. C’est probablement pour cela que les grands lecteurs écrivent souvent mieux sans pouvoir expliquer exactement pourquoi.
Ils ont simplement beaucoup écouté les mots avant d’essayer de les utiliser eux-mêmes.

